En Pologne, la forêt de Bialowieza de nouveau face aux tronçonneuses


10 mai 2021

Le gouvernement polonais vient d’autoriser la reprise des coupes forestières à Bialowieza, dans la dernière forêt primaire de plaine en Europe. De quoi raviver les craintes des écologistes, qui gardent en mémoire l’épisode de déforestation amorcé en 2016.

Bialowieza (Pologne), reportage

« Il n’y a pas de forêt pareille en Europe. Et la meilleure façon de la protéger, c’est de la laisser tranquille. » Paire de jumelles au cou, en treillis, le guide Łukasz Synowiecki entrouvre la grande porte en bois centenaire, jouxtée d’un panneau signalant un patrimoine mondial de l’Unesco. Nous voilà dans l’enceinte du parc national de Bialowieza, une zone de 10 500 hectares de forêt primaire située en Pologne orientale. Au-delà de cette zone protégée, des deux côtés de la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, s’étendent près de 150 000 hectares de végétation.

Pour accéder à la réserve du parc national, sont seulement autorisées les personnes accompagnées d’un guide certifié, comme Łukasz. C’est qu’ici règnent en maître une faune et une flore vieilles de 10 000 ans : le parc de Bialowieza abrite la dernière forêt primaire de basse altitude de tout le continent européen. Une forêt primaire, aussi appelée forêt vierge, est une zone jamais exploitée par l’humain. Celle de Bialowieza, seulement visitée par les humains de nombreuses années plus tôt, protège ainsi les derniers bisons d’Europe, entre autres espèces.

« Le caractère vierge de cette forêt découle des rois qui l’ont protégée pendant des siècles, raconte le guide Łukasz. Non pas en raison d’une passion pour la nature, mais parce qu’ils avaient besoin d’un "terrain de jeu" pour chasser le gibier. »

Plus loin sur le sentier, la nature se met soudain en spectacle : çà et là, des arbres en tout genre, morts ou vivants, qui s’élancent vers le ciel ou s’enchevêtrent au sol. « On voit beaucoup de bois mort, mais cela est essentiel à la régénération naturelle de la forêt, explique Łukasz, en pointant une carcasse de chêne, couverte d’une mousse verte. À chaque étape du processus de décomposition, la connexion entre les organismes se transforme. C’est une forêt pleine de mystères, qui n’a besoin de personne, mais de nombreux forestiers ne semblent pas le comprendre… »

Activiste à ses heures, Łukasz garde un mauvais souvenir de l’abattage de 190 000 mètres cubes d’arbres en 2017, impulsé par le gouvernement polonais conservateur du parti Droit et justice (PiS). Bien qu’effectuée à l’extérieur de la zone protégée du parc national, cette déforestation inédite, en plein site classé Natura 2000, avait valu à la Pologne les remontrances de Bruxelles. Sous la menace de sanctions financières s’élevant à 100 000 euros par jour, Varsovie avait jeté l’éponge, fin 2017.

Le guide Łukasz Synowiecki dans la forêt primaire de Bialowieza.

« Aucune coupe n’est nécessaire, à tout point de vue »

L’argument invoqué alors par le PiS ? Couper pour endiguer l’invasion du bostryche typographe (Ips typographus), une espèce d’insecte qui s’attaque à l’écorce des épicéas. Un prétexte fallacieux, aux yeux de plusieurs scientifiques comme Marcelina Zimny, paléontologue qui œuvre à la station géobotanique de Bialowieza, affiliée à l’université de Varsovie.

« Oui, cet insecte tue de nombreux épicéas, mais ce phénomène fait partie des cycles de l’écosystème, bien que le dérèglement climatique favorise sa présence, assure cette spécialiste de l’histoire multimillénaire de Bialowieza. Et puis, cette forêt a toujours été en constante transformation, cela est totalement normal. Faut-il rappeler que les premiers épicéas n’y sont apparus qu’il y a mille cinq cents ans ? »

Dans la zone protégée du parc national de Bialowieza.

Les ornières creusées par les abatteuses, notamment au printemps 2017, sont encore visibles à certains endroits. Autant de traces qui ravivent un douloureux souvenir chez les activistes de l’époque, qui s’étaient interposés physiquement pour stopper les coupes.

Là où ces imposants engins forestiers sont passés, des espèces envahissantes ont surgi. Pour autant, depuis que cette exploitation forestière a été suspendue, Bialowieza ne s’est jamais aussi bien portée en cent ans — date du début des activités forestières, avancent certains militants.

Un secteur de la forêt où les coupes ont été le plus sévères, en 2017.

« Ces quatre dernières années ont bien montré qu’aucune coupe n’est nécessaire, à tout point de vue, affirme Adam Wajrak, journaliste pour le quotidien Gazeta Wyborcza, installé depuis plus de vingt ans à Teremiski, à l’orée des bois. J’ai vu de mes propres yeux cette régénération naturelle, cet aspect sauvage qui est revenu de plus belle ! » Le bois mort jonchant le sol, aujourd’hui plus abondant, a aussi de quoi ravir les lynx, cervidés ou loups de Bialowieza, qui s’en servent comme lieu de repos.

Vers la coupe de 4 300 m³ de bois

Mais voilà : mardi 9 mars, Varsovie a autorisé la reprise des coupes forestières dans deux secteurs de la forêt, totalisant ainsi 4 300 m³ de bois prévus pour la vente. Et ce, alors qu’on célèbre le parc national du parc national de Bialowieza.

Flanqué de responsables des Forêts d’État, un organe proche du pouvoir, c’est le Secrétaire d’État au ministère du Climat et de l’Environnement, Edward Siarka, qui en a fait l’annonce, à Bialowieza même. L’équivalent d’un « crachat au visage », ont alors dénoncé des écologistes.

Les bureaux du disctrict forestier de l’organe Forêts d’État, à Bialowieza.

« La forêt est déjà morte, elle doit être sauvée. »

Le déboisement n’aura lieu qu’en septembre, après la saison de reproduction des oiseaux, a voulu tempérer l’homme politique. Mais le diagnostic est posé, selon lui : « La forêt est déjà morte, elle doit être sauvée. » Une vision à laquelle souscrit volontiers Jaroslaw Krawczyk, porte-parole de la direction régionale de Forêts d’État.

Un arbre, récemment identifié par un forestier, dans un secteur concercé par les coupes annoncées.

Entre les quatre murs de son bureau tapissés de cartes forestières, le responsable assure lui aussi vouloir lutter à tout prix contre le scolyte. « Les épicéas infectés sont encore plus nombreux aujourd’hui, cette mesure va ainsi nous permettre de procéder à l’entretien de la forêt, justifie-t-il. Les forestiers se sont toujours occupés de cette forêt, et c’est aussi grâce à leur intervention que l’on doit ce chef-d’œuvre de la nature ! »

Bialowieza sous la neige, le 21 mars 2021.

« Ce sera une exploitation intensive avec des conséquences écologiques »

Aux inquiétudes des écologistes, les forestiers répondent qu’ils replanteront. De l’avis du biologiste Adam Bohdan, toutefois, « pratiquer la monoculture n’a pas sa place dans une telle forêt naturelle ». Voilà plus de dix ans qu’il ratisse les quatre coins de la zone polonaise de Bialowieza.

GPS en main, Adam bifurque dans un secteur forestier concerné par les coupes annoncées, redoute-t-il. S’y élèvent quelques épicéas centenaires ; d’autres sont identifiés d’une croix. Adam lève les yeux, remarque un spécimen de lichen, fixé à un tronc, « sous stricte protection de la loi polonaise ». Et documente aussitôt le tout. « Cette zone devrait donc être préservée, nous enverrons ces informations à l’Unesco pour sonner l’alerte », explique Adam.

Le biologiste Adam Bohdan.

L’ampleur du nouveau plan d’abattage a beau être réduite vis-à-vis de celui de 2016, le biologiste reste sur ses gardes. « Ce sera une exploitation intensive avec des conséquences écologiques, car elle s’échelonnera sur trois mois seulement, appréhende-t-il. Et puis, ils ont promis de ne pas couper des arbres de plus de cent ans, mais nous n’avons aucune raison de les croire : lors du précédent plan, ils ont menti à ce sujet. »

Alors pour garantir la protection de l’écosystème, pourquoi ne pas élargir le parc national à l’ensemble de la forêt ? La question ne fait pas consensus auprès des 2 000 habitants du village de Bialowieza. Son maire, Albert Litwinowicz, se fait le porte-voix de cette majorité de villageois « qui se chauffe avec du bois, plus cher, venant parfois de cent kilomètres d’ici ». De quoi justifier les nouvelles coupes, assure l’édile, tout en disant craindre un regain de tensions entre forestiers et écologistes, avec la remise en marche prochaine des tronçonneuses.

« C’était comme une guerre. »

Marcin [*] en sait quelque chose, il a assisté au plus fort de la « crise de 2017 » en tant qu’employé des Forêts d’État. Un poste auquel il a renoncé depuis. « C’en était trop pour moi, relate celui qui dénonce l’influence de l’Église dans le milieu forestier. Aux invités qui visitaient notre district, on nous demandait de parler des effets positifs des coupes commerciales à Bialowieza. Nous devions raconter des conneries… »

Et voir son village ainsi tiraillé par deux visions irréconciliables de la forêt désole l’ex-forestier : « C’était comme une guerre, il y a quatre ans. La police forestière a été dépêchée sur place. On a entraîné des forestiers pour contrer les activistes. Mais la plupart des forestiers que je connais, humbles, ceux du rang inférieur, étaient plutôt désorientés : pourquoi les abatteuses venant de tout le pays se précipitaient-elles tout à coup vers Bialowieza ? »


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Insigne de la ville, à deux pas de la mairie.

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